Certains experts de la gouvernance d’entreprise collégialité remettent en cause le fait que le géant technologique aurait pu être moins taciturne à propos du déséquilibre hormonal de son PDG.
Par Arik Hesseldahl traduction N. BOUGEANT
Le 5 janvier dernier, les investisseurs de Apple (AAPL) ont reçu des réponses à quelques unes des questions qui les taraudaient concernant l’état de santé du directeur général de la société, Steve Jobs, lorsque ce dernier a révélé dans une lettre qu’il souffrait d’un déséquilibre hormonal qui avait provoqué une perte rapide de son poids au cours de l’année qui vient de s’écouler.
Dans cette lettre, publiée sur le site web d’Apple, Jobs annonce que les médecins avaient déterminé comme origine de sa perte de poids « un déséquilibre hormonal qui avait ‘volé’ toutes les protéines dont mon corps a besoin afin d’être sain ». Le remède est « simple et direct », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il a déjà commencé le traitement et qu’il restera PDG d’Apple.
Quelques actionnaires se sont enthousiasmés après cette révélation, et les actions d’Apple ont gagné 4,2% pour atteindre 94,58$.
UNE GUÉRISON PRÉVUE POUR LA FIN DU PRINTEMPS
Néanmoins, certains spécialistes de la collégialité mettent en doute le fait que la société Apple ait dévoilé autant (et aussi précocement) qu’il était nécessaire de le faire. Le 6 décembre, lorsqu’Apple a annoncé que Jobs ne tiendrait pas son discours habituel au salon annuel Macworld Expo San Francisco, la société n’a pas qualifié son état de santé comme étant problématique. Au lieu de quoi, Apple a déclaré que la société ne participerait pas aux prochains évènements organisés par le Macword et que c’est le vice-président d’Apple, Phil Schiller, qui tiendra le discours du 6 janvier. Plus tôt dans l’année, dans une entrevue rendue publique, un porte-parole d’Apple attribuait comme origine de la perte de poids visible du président « de simples ennuis gastriques », et la société a par la suite qualifié d’ « affaire privée » l’état de santé de Jobs.
Joe Grundfest, codirecteur du Centre pour la Gouvernance de la Collégialité Arthur et Toni Rembe Rock à l’Université de Stanford, affirme que les avocats spécialisés dans les valeurs boursières pourraient « faire naître une belle polémique » sur le fait qu’Apple ait réellement communiqué autant de choses qu’il l’aurait fallu. « Certains d’entre eux diront que la société en a dit assez, d’autres avancerons que les faits nous sont enfin révélés et ce de façon suffisante mais trop tardivement», indique Grundfest.
Une autre question soulevée par ladite révélation est de savoir jusque dans quelles mesures la société Apple sera obligée de donner des détails sur ce sujet. Devra-t-elle régulièrement informer de l’état de santé de son président ? Dans sa lettre, Jobs écrit que ses médecins « s’attendent à ce que je ne regagne pas (de poids et de masse corporelle) avant la fin du printemps ». Et si sa guérison prenait plus de temps que prévu ? Jobs a même refusé de dire des choses qu’il a été amené à révéler. « J’ai dit plus de choses que je n’en voulais dire, et ce sera tout ce que je déclarerai à ce sujet », a-t-il écrit à la fin de sa lettre.
LES DIFFÉRENTES APPROCHES DE GROVE ET BUFFETT
Les lois afférentes aux valeurs boursières prévoient que les entreprises cotées en bourse révèlent des faits purement « matériels ». Cependant, il existe d’après Grundfeld de très vives controverses visant à déterminer ce à quoi le terme « matériel » réfère. Supposons que Jobs ait perdu du poids et que cela n’a en rien affecté son activité au sein d’Apple, mais qu’il ignorait subir cette perte de poids, suggère-t-il…Comment doivent alors réagir les membres du conseil d’administration ? Doivent-ils annoncer que leur PDG perd du poids et qu’ils n’en connaissent pas la raison ? »
À strictement parler, on n’exige pas de Jobs qu’il révèle beaucoup sur son état. Le règlement stipulant que l’on doit révéler la maladie d’un responsable dont le rôle au sein d’une entreprise est déterminant, même s’il s’agit indiscutablement d’informations matérielles en ce qui concerne les investisseurs, est contrebalancé par le lois et normes sur la confidentialité. De nombreux PDG ont agi différemment à ce sujet au fil du temps. Lorsqu’en 1995 l’on a diagnostiqué un cancer de la prostate chez Andy Grove, PDG d’Intel (INTC) à l’époque, la société n’a pas immédiatement divulgué cette découverte, mais c’est Grove qui l’a fait l’année suivante dans un article publié dans le magazine Fortune où il parlait de son combat contre la maladie. En 1997, lorsque Warren Buffett, le PDG de la société Berkhire Hathaway (BRKA) a subi une opération chirurgicale en vue de lui prélever des polypes intestinaux bénins, il a choisi d’en révéler les circonstances aux investisseurs de son entreprise et de rendre publics les détails de son projet de succession.
Stephen Davis, un membre senior du Centre Millstein pour la Gouvernance et Performance de la Collégialité à l’Université de Yale, a déclaré à l’agence de presse américaine Associated Press que l’annonce faite par Jobs le 5 janvier correspond à l’habitude qu’a Apple de « communiquer très peu d’informations aux actionnaires à la fois ».
Il Y A DE FORTES CHANCES D’UNE GUÉRISON COMPLÈTE
« Cela n’a rien à voir avec une tactique adoptée par Apple afin de gagner, sur le long terme, la fidélité de ses investisseurs, ajoute Davis. Il s’agit d’une société à qui des millions d’investisseurs ont confié leurs épargnes et dans laquelle des millions de consommateurs investissent. »
Apple s’est gardée de rendre public le fait que l’on ait diagnostiqué chez Jobs un carcinome à cellules îlot, un type rare mais soignable de cancer du pancréas, jusqu’à ce qu’il ait subi une opération chirurgicale visant à prélever ce dernier six mois plus tard. Les rapports publiés ont divulgué que pendant cette période d’intervalle, Jobs a montré de la résistance face aux médecins qui lui préconisaient sans cesse de se faire opérer, préférant à cette option de soigner son cancer en suivant un régime adapté. Jobs a finalement cédé et s’est fait opérer le 31 juillet 2004. Les représentants de la société ont refusé d’exprimer leurs avis sur ces rapports.
Certains spécialistes du milieu médical pour qui les cancers du pancréas sont familiers souhaitent émettre une conjecture éclairée concernant l’état de Job affirment qu’il y a de fortes chances que sa guérison soit complète. Tandis que Jobs n’a pas encore divulgué en totalité l’ampleur de sa maladie, sa perte visible de poids et le diagnostic annonçant un « déséquilibre hormonal » suggèrent que les symptômes de son cancer ne sont pas réapparus.
TROIS SCÉNARIOS POSSIBLES
Selon des rapports publiés, l’opération chirurgicale que Jobs a subie porte le nom de la ‘Procédure Whipple’, s’après le nom du médecin qui l’a élaborée. Habituellement, ce type d’opération nécessite le prélèvement de la tête du pancréas, d’une partie de l’intestin grêle, et parfois d’une partie de l’estomac, après quoi l’on recompose le tube digestif du patient.
Cette opération guérit le patient dans 90% des cas, constate Dr Robert Fine, directeur des services de thérapie expérimentale et d’oncologie gastro-intestinale à l’hôpital presbytérien de New York et au Centre Médical de l’Université de Columbia, et spécialisé dans le traitement de ce type de cancer. Fine affirme que la perte de poids de Jobs peut s’expliquer par trois scénarios possibles, aucun d’entre eux n’étant mortel.
Le plus probable de ces scénarios suppose que Jobs aurait souffert d’un manque d’enzymes produites par le pancréas et destinées à assimiler les aliments. « Il est possible qu’il n’avale pas correctement ses aliments », poursuit Fine. Dans la plupart des cas comme celui-ci, les médecins prescriraient un complément alimentaire afin de remplacer les enzymes. Une pilule que l’on administre habituellement dans ce cas est le Créon, fabriqué par la société pharmaceutique Solvay (SOLB.BR) qui se situe en Belgique. C’est souvent un test sanguin qui détecte cette maladie. « Dans de tels cas, on donne aux patients les enzymes pancréatiques qui leur manque et ils se rétablissent plutôt vite », indique John Flynn, professeur de médecine à l’Université Johns Holkins de Baltimore.
JOBS PROMET DE S’EXPRIMER
Un autre scénario, moins probable cette fois-ci, suggère que l’on peut attribuer à cette perte de poids un diabète, soit un manque d’insuline qui produit des niveaux excessifs de sucre dans le sang et conduit à une perte de poids et de la masse musculaire, selon Fine. Une explication encore moins probable insinue que Jobs ait pâti d’une réapparition de son cancer. Cependant, même si le cancer était vraiment réapparu, il existe de nos jours de nouvelles thérapies qui n’avaient pas encore été mises au point il y a encore cinq ans et qui ont permis de guérir des patients. « Cet hôpital prescrit un régime de chimiothérapie orale qui dans 70% des cas diminue considérablement les symptômes du cancer, ajoute Fine. Ce régime peut augmenter sensiblement la durée de vie du patient, même lorsque celui-ci est au stade final de ce type de cancer. »
Fine insiste sur le fait qu’il est peu probable que le cancer de Jobs soit réapparu. Selon ses dires, « il y a de fortes chances qu’il retrouve une bonne santé ».
Dans l’espoir de réassurer quiconque chez qui les doutes pourraient subsister, Jobs a promis de s’exprimer rapidement à ce sujet si toutefois il se sentait incapable de mener à bien son travail. « C’est moi qui ferai le premier pas et annoncerai aux membres de notre conseil d’administration que je ne pourrai plus remplir mes devoirs de PDG au sein d’Apple », a-t-il écrit.


