Le volume - et la tonalité - de la télévision, du Web, et la couverture médiatique des fluctuations du marché pourraient-ils en réalité empirer les choses?
Wall Street a déjà traversé des crises auparavant : les années 1907, 1929, 1970 et 1987 ont tout autant mis les investisseurs à l’épreuve que 2008. Mais cette fois, quelque chose est différent: trois chaînes d’affaires du câble et d’innombrables sites Web assurent 24 heures sur 24 et sept jours sur sept la couverture des marchés financiers.
La très fine quantité d’informations disponible soulève la question: les médias pourrait-ils contribuer à la grosse crise qu’ils couvrent?
Au cours des dernières crises, les investisseurs moyens devaient attendre la sortie des journaux du soir ou du lendemain pour connaître les performances de leurs investissements.
La panique est assurée
Cette année, la panique financière s’est développée minute par minute sous le regard des investisseurs. Pendant ce temps, des outils en ligne permettent aux investisseurs de prendre des décisions inconsidérées, d’acheter ou de vendre des actions en un clic de souris.
Il s’agit d’un environnement médiatique qui réunit toute les conditions menant à la panique. Ainsi, Jim Cramer de CNBC en a terrifié plus d’un en appellant le 6 octobre dernier les investisseurs à vendre. « Quel que soit l’argent dont vous aurez besoin pour les cinq prochaines années, », a-t-il dit, « s’il vous plaît sortez-le de la Bourse immédiatement, cette semaine. »
Les titres pessimistes et les analyses sur le marché baissier dans les principales publications financières ont favorisé, au cours des deux derniers mois, le pessimisme des lecteurs. La frénésie des médias a atteint un point où CNNMoney.com conseille à ses lecteurs, pour le bien de leur santé, « d’éteindre CNBC ».
Pourtant, en dépit de l’abondance des titres et des débats radiotélévisés paniqués, Richard Sparks de Schaeffer’s Investment Research ne pense pas que les médias en rajoutent inutilement sur les craintes à propos des marchés. « Les faits sont eux-mêmes assez effrayants. », dit-il. « C’est une crise historique, et elle ne nécessite pas une quelconque exagération de la part des médias », ajoute-t-il.
Malgré tout, les médias peuvent contribuer à « d’énormes fluctuations de l’optimisme et du pessimisme des investisseurs. », déclare Christopher Smith de Annenberg School for Communication. « Lorsque les conditions semblent bonnes, les analystes sont souvent excessivement optimistes à la télévision », dit-il. « Quand les choses tournent au vinaigre, ils se surpassent les uns les autres pour expliquer aux gens quels affreux événements pourraient en découler. »
En plus de la peur, on note que, malgré le fait que de plus en plus de personnes détiennent des actions sur leurs comptes personnels, beaucoup demeurent assez mal informés quand il s’agit d’investir et de comprendre comment fonctionnent les marchés financiers. Rajoutez-y une crise qui est si complexe qu’il est difficile de la décrire simplement. « Les gens sont paralysés. », déclare Marty Steffens, de la chaire des affaires et du journalisme financier à la Missouri School of Journalism. « La plupart des gens dont je parle n’ont aucune idée de ce qu’il faut faire. »
Les médias financiers sont habitués à servir aux investisseurs actifs qui sont généralement assez bien informés. Mais la crise a attiré l’attention de beaucoup de personnes avec des interrogations très élémentaires, comme celle de savoir si les comptes bancaires sont en sécurité, dit Steffens. En outre, « il y a aussi le grand danger de donner à quelqu’un le mauvais conseil », dit-elle. « Ce qui pourrait être un excellent conseil pour moi pourrait être mauvais pour vous. »
La douleur aïgue des investisseurs institutionnels
Malgré ces conditions de stress, l’on recense des faits anecdotiques montrant que la moyenne des investisseurs particuliers sont effectivement moins affolés ces jours-ci que les professionnels de Wall Street. « De nombreux hedge funds, par exemple, sont obligés de liquider leurs actifs. », note Sparks.
Un individu épargnant pour la retraite a le luxe d’attendre une grosse liquidation sur les marchés. Les investisseurs institutionnels, en revanche, sont jugés sur leurs performances à court terme. « Leur douleur est plus importante que celle des investisseurs particuliers. », explique Sparks.
Les médias concentrés sur la crise financière doivent tenir compte d’un autre facteur important cette année: la politique. Une grande partie de la couverture médiatique de l’économie conduit inévitablement à une discussion sur la course à la Présidence américaine. Pour les deux derniers mois, l’économie a été le sujet n° 1 des deux candidats, le démocrate Barack Obama et le républicain John McCain.
Les républicains sont plus optimistes
« Une économie difficile devrait porter un coup au parti en exercice, et c’est ce qui s’est passé cet automne. Alors que la crise a aidé Obama, elle a nuit à McCain. », déclare Lynn Vavreck, professeur de sciences politiques à l’Université de Californie. Elle note que l’allégeance politique peut effectivement influer sur la perception de l’économie. « Les sondages ont montré que les républicains sont beaucoup plus optimistes quant à l’état de l’économie, que ne le sont les démocrates », dit Vavreck.
David Domke, professeur de communication à l’Université de Washington, estime que l’élection présidentielle pourrait effectivement contribuer à limiter le degré de panique du grand public. La peur est souvent motivée par un sentiment d’impuissance, le sentiment de ne pas savoir quoi faire, explique-t-il. « À certains égards, l’élection présidentielle donne aux gens un sentiment qu’il y a quelque chose qu’ils peuvent faire: ils peuvent voter pour l’un de ces candidats, celui dont ils pensent qu’il peut faire quelque chose [au sujet de la crise]. », dit Domke.
Il en va de même pour le grand nombre de couvertures financières à la disposition des gens pendant cette crise. La disponibilité de l’information fait que les gens se sentent un peu moins désemparés. « Le fait d’obtenir autant d’informations qu’ils le souhaitent donne aux gens un sentiment de contrôle. », explique Domke.
Bien sûr, une ingurgitation effrénée d’actualité financière relatant des baisses du marché pourrait en fin de compte limiter même la faim de l’investisseur le plus friand d’informations.
Ben Steverman traduction L. Traoré
