En étudiant les mesures prises par Tokyo afin de résoudre la crise financière qui a touché le Japon pendant une décennie, Washington pourrait éviter les erreurs faites par celui-ci et mettre au point un plan de redressement encore plus rapide.
Par Peter Coy, Ian Rowley et Jane Sasseen Traduction N. Bougeant
Depuis le début de la crise financière américaine en août 2007, les responsables politiques nous ont rassurés en affirmant que les États-Unis est une nation assez rusée pour ne pas répéter les erreurs commises par Tokyo lors de sa « décennie perdue » au cours des années 1990. L’insalubrité du système financier japonais a provoqué une crise économique qui s’est étendue sur plusieurs années. Mais tandis que les banques américaines affaiblies perçoivent de l’argent au lieu d’en prêter, ce scénario tend à se reproduire aux États-Unis. Lors du rassemblement annuel de l’Association économique américaine à San Francisco tenue du 3 au 5 janvier, certains économistes éminents ont avancé que les États-Unis courent le risque de s’engouffrer dans le même piège.
Washington, où le prochain gouvernement Obama fait du redressement économique sa priorité n°1, entend bien le message de San Francisco. Les économistes affirment qu’Obama doit mettre au point une stratégie visant à relancer le système financier aussi vite que possible afin de permettre à l’économie de retrouver une croissance normale. Il s’agira avant tout de puiser un maximum de capitaux dans les banques les plus saines, et de fermer les plus affectées économiquement. En agissant ainsi, l’État incitera les entreprises du secteur privé à investir dans les banques subsistantes afin qu’elles aient assez d’argent pour pouvoir à nouveau en prêter.
Selon des spécialistes, la leçon principale retenue de l’expérience du Japon est que de bonnes politiques monétaires et fiscales sont nécessaires mais ne suffisent pas à enclencher un redressement. L’État a également besoin de dépenser une partie de son capital politique en mettant particulièrement l’accent sur la gestion, les actionnaires, ainsi que sur les créanciers des banques éminentes mais insalubres qu’il faut fermer afin de relancer le système financier. Cette campagne devra débuter par un audit inflexible des livres de comptes tenus par les principales institutions bancaires. « Nous n’avons pas fermé des banques sans aucun remords. Et le problème est bien là, avoue Kenneth Rogoff de l’Université d’Harvard, qui a remis un rapport au rassemblement de San Francisco. « Nous avons critiqué le Japon de se montrer trop indulgent envers ses institutions financières, mais nous-mêmes avons eu beaucoup de peine à le faire. »
DES INITIATIVES DE PREMIER CHOIX
Au moins, les mesures monétaires et fiscales visant à un redressement sont actuellement mises en place. En décembre, la Réserve Fédérale a baissé de 0 à 0,25% la prévision de son taux de versement de fonds fédéraux, un taux qui n’avait jamais été aussi bas auparavant. Elle a aussi amorcé une campagne dont le but est de réduire les taux d’emprunts hypothécaires en achetant plus de 600 milliards de dollars de titres adossés à des crédits hypothécaires, tout en minimisant les dettes de particuliers envers leurs agences immobilières. La Réserve Fédérale envisage même d’adopter une mesure auparavant rejetée par le Japon, soit de s’engager à viser un taux d’inflation positif déterminé en vue d’éviter qu’une déflation catastrophique se produise. Selon un compte-rendu publié le 6 janvier, ce projet a été abordé au rassemblement du Comité du marché ouvert de la Réserve Fédérale tenu vers la mi-décembre.
En ce qui concerne les mesures fiscales, le Président récemment élu, Barack Obama, est en pleine négociation avec le Congrès afin de réduire les impôts d’environ 775 milliards de dollars et de pour parler des dépenses accrues de l’État sur deux ans. Les initiatives de premier choix qu’offre cet ensemble de proposition pourraient inclure ce que l’on appelle une dévalorisation des subventions. Cette mesure permet aux entreprises fructueuses d’amortir le coût de leurs investissements plus rapidement. Une autre proposition étudiée est la mise en place d’un crédit d’impôt sur un an destiné aux sociétés qui embauchent de nouveaux employés. Le gouvernement Obama prévoit qu’un ensemble de réductions des impôts de 300 milliards de dollars ébauchera un redressement durable de l’économie. Les conservateurs fiscaux américains s’inquiètent des énormes déficits qui peuvent en résulter, mais l’une des leçons que les États-Unis ont apprises de l’expérience du Japon est que des mesures visant à un redressement incomplet de l’économie mènent à des années de croissance insuffisante qui augmentent bien plus encore les déficits.
Lorsqu’il s’agit de rétablir le système financier, il est très étrange de voir à quel point les mesures envisagées par les États-Unis semblent suivre les traces du Japon, mais à un rythme plus soutenu. Bien que la crise japonaise, amorcée par une baisse des prix immobiliers, ait commencée en 1990, la situation financière du Japon ne s’est révélée critique qu’en 1997. En 1998, l’État a injecté des capitaux dans les banques, mais pas suffisamment. Les efforts pour y remédier se sont intensifiés en 1999, lorsque l’État a versé plus de capitaux aux banques et a commencé à leur acheter des prêts, tandis que la Banque du Japon a réduit du jour au lendemain ses taux d’intérêt, ceux-ci se rapprochant alors de la barre du zéro. En 2001, l’État a commencé à essayer de déterminer les financements des emprunteurs aux banques. Tout au long de cette crise, l’État, en dépensant beaucoup, a contribué à son déficit budgétaire, notamment en investissant dans des ponts inutiles et empreints d’originalité visant à relier des îles peu peuplées au Japon.
LE SECOURS AUX BANQUES RAPIDEMENT EMBRASÉES
C’est seulement en 2002, lorsque le Japon a commencé a sérieusement restructurer ses banques, qu’il s’est enfin résolu à rassembler ses mesures. Le tournant s’est révélé être la nomination de l’économiste Heizo Tekanak, en pleine campagne électorale, en qualité de responsable de la politique financière réformiste menée par l’État. Son projet, connu sous le nom du Projet Takenaka, a renforcé les audits au sein des banques, obligeant ces dernières à suspendre leurs mauvais emprunts et augmenter leurs capitaux. Les banques les plus faibles se sont alors fusionnées pour en former de plus solides.
Les similarités entre les États-Unis et le Japon ont été signalées lors de la conférence de San Francisco dans un article bien connu et rédigé par Anil Kashyap de l’école de gestion Booth de l’Université de Chicago, et Takeo Hoshi de l’Université de Californie à San Diego et du Centre de Recherche Économique de Tokyo. Tous deux sont depuis longtemps des spécialistes du système bancaire japonais.
D’après Kashyap, les États-Unis ont commencé à porter des similitudes négatives avec le Japon cet automne, après le secours porté par l’État aux rapides embrasements des banques Fannie Mae (FNM), Freddie Mac (FRE), AIG (AIG), Citigroup (C) et d’autres institutions. « Les types des marchés veulent toujours sauver tout le monde, mais on ne peut pas socialiser toutes les pertes », a-t-il déclaré lors d’une entrevue tenue le 6 janvier. Aux États-Unis, il est devenu raisonnable de considérer que l’État a commis une immense erreur en laissant la banque Lehman Brothers faire faillite, mais Kashyap a précisé : « Je ne pense pas qu’il soit si évident de penser que si Lehman avait été sauvée, aucune autre banque n’aurait coulé. » Il a poursuivi en disant que l’erreur la plus grave de l’État a été d’adopter une approche improvisée et incohérente qui a levé des doutes au sein du secteur privé à propos de quelles institutions sont dignes de confiance en matière d’investissement, freinant ainsi l’augmentation des capitaux.
UNE AUTRE VAGUE DE DÉFAILLANCES
Les spécialistes prévoient des temps difficiles pour les États-Unis. « S’il faut retenir une leçon de l’expérience du Japon, c’est que la relance de l’économie prendra du temps », insiste Eisuke Sakakibara, ex haut fonctionnaire supérieur du Ministère japonais des finances et désormais professeur à l’Université de Waseda. Seiji Shiraishi, économiste en chef chez HSBC Securities (HSBC), à Tokyo, ajoute : Les autorités (américaines) ont rapidement réagi, mais je ne suis pas certain de la façon dont ils envisageaient l’avenir. À mon avis, les années à venir seront rigoureuses. »
La leçon apprise de l’expérience du Japon (et de celle des États-Unis en ce qui concerne l’effondrement des épargnes et emprunts à la fin des années 1980 et au début des années 1990) est que le meilleur espoir de mettre fin à la crise réside dans le rétablissement du d’un fonctionnement normal de la finance. Mais cet objectif est ambitieux, étant donnée l’immense vague de défaillances du système qui affectera les deux prochaines années et relatives aux emprunts hypothécaires, à ceux accordés par les agences spécialisées dans l’immobilier commercial, ainsi qu’aux cartes de crédit.
À en juger l’expérience du Japon, même les banques les plus solides auront besoin d’une injection de capitaux plus importante afin de compenser les pertes qu’elles vont subir. L’oncle Sam devra prendre en charge les obligations des banques les plus faibles, en vendant à perte au fur et à mesure leurs portefeuilles d’emprunts aux contribuables. L’État pourrait également être contraint à restructurer quelques entreprises non financières, telles que les fabricants automobile ou détaillants.
Tous ces projets coûteront très cher et, politiquement parlant, seront semés d’embûches. L’expérience du Japon indique entre autres qu’un filet de sécurité solide a été mis en place afin de protéger les personnes perdant leur emploi à la suite de la fermeture des entreprises agonisantes. Aussi considérable qu’il puisse paraître, il est probable que le plan de relance envisagé par Obama ne soit qu’un acompte. En effet, les États-Unis ont vu leur système financier changer plus rapidement que le Japon, en partie parce que sa crise économique s’avère être à la fois plus rapide et plus grave. Il reste à savoir si l’économie américaine sera capable de se redresser aussi vite et aussi bien que l’économie japonaise.


