Avec la compétition Obama-McCain qui se rapproche du dénouement, nous avons décidé de briser quelques mythes de Wall Street sur les taureaux, les ours, les éléphants et les ânes.
Pour la première fois en 76 ans, une crise financière survient en même temps que l’élection présidentielle américaine. Sur la base de récents sondages, la coïncidence semble avoir accru les chances que le sénateur de l’Illinois Barack Obama, candidat démocrate, batte le 4 novembre prochain John McCain, sénateur républicain d’Arizona.
La crise financière a affecté la course à la Présidence, alors comment l’élection affecte-t-elle les marchés financiers? Les experts proposent sans cesse des théories sur cette question, et bien souvent, leurs réponses sont, de manière suspecte, similaires à leurs opinions politiques.
Ainsi, ceux qui sont plutôt de droite insistent sur le fait que les propositions fiscales d’Obama seraient désastreuses pour les investisseurs. Plus libéraux, les partisans d’Obama prétendent que le marché va se redresser si on confie au Démocrate la tâche de diriger le monde à la sortie de la crise financière.
Certaines de ces affirmations sont impossibles à prouver ou à réfuter. Mais il demeure certains mythes au sujet de l’élection et du marché boursier qui nécessitent un éclaircissement.
Mythe n°1: Le marché boursier attend de voir qui gagne.
Les traders sur actions sont habitués à examiner les données, considérant les différentes probabilités et pariant sur des investissements en fonction de cela. Parmi les gestionnaires de fonds, les analystes et les autres professionnels du marché interrogés au cours de la semaine dernière, il y a un petit doute sur le résultat le plus probable de l’élection présidentielle 2008.
Considérons deux éléments de preuve que « l’argent intelligent » de Wall Street serait susceptible de prendre au sérieux.
Sur le marché électronique d’Iowa, les opérateurs peuvent miser de l’argent pour parier sur l’issue de la course présidentielle. Le 3 octobre dernier, Obama s’est vu attribuer 70% de chances de gagner. Le 23 octobre dernier, ses chances s’élevaient à 87%.
Ensuite, il y a les sondages. Nate Silver, qui fut le premier à avoir une renommée dans le domaine des statistiques de baseball, procède à une analyse quotidienne sophistiquée des données de tous les bureaux de vote qui intègrent, État par État, des facteurs démographiques, des données historiques et des enregistrements précédents des bureaux de vote. Le 23 octobre dernier, sur le site de Silver, www.fivethirtyeight.com, la probabilité d’une victoire d’Obama était estimée à 93,5%.
Cela ne veut pas dire que McCain ne peut pas gagner l’élection. (entrez dans Google le nom de « Thomas E. Dewey » lorsque vous avez un moment.) Il a encore une chance, mais en se basant sur les prévisions selon lesquelles la rue observe encore. La probabilité d’une victoire est si faible que très peu d’investisseurs sont prêts à miser actuellement de l’argent sur une victoire de McCain.
Mythe n°2: Wall Street est déçue qu’Obama soit en tête des sondages, car elle veut toujours qu’un Républicain gagne.
Il existe des preuves anecdotiques que les investisseurs dans certains secteurs sont inquiets au sujet d’une victoire d’Obama. Avec des démocrates au pouvoir, Washington pourrait restreindre les bénéfices en les redistribuant aux entreprises du secteur de la santé ou de l’énergie, par exemple.
Et il est vrai que ce n’est pas difficile de trouver un républicain à Wall Street: les riches investisseurs et les professionnels de la finance ont tendance à favoriser les taux d’imposition faibles et la déréglementation, idées phares de la plate-forme du parti républicain.
Toutefois, Obama compte également beaucoup de partisans parmi les investisseurs. Warren Buffett, le PDG de Berkshire Hathaway est un partisan d’Obama, et de nombreux gérants de hedge funds et d’autres ont contribué à sa campagne. En effet, selon le Center for Responsive Politics, une organisation non gouvernementale qui épluche les rapports financiers des candidats à la Commission Electorale Fédérale, les bailleurs de fonds du secteur de l’investissement et de la Bourse ont donné 11,1millions de dollars pour la campagne d’Obama, et seulement 7,7 millions de dollars à ce jour pour celle de McCain.
Une étude universitaire de 2004 (par Scott Beyer, Gerald Jensen, et Robert Johnson) relate que, de 1926 à 2000, le grand indice Standard & Poor’s 500 avait effectivement connu de meilleures performances en régime démocrate qu’en régime républicain : 15,24% contre 10.78%. Toutefois, cet avantage pour les Démocrates s’est évaporé lorsque l’impact de la Réserve fédérale - qui fixe les taux d’intérêt - a été pris en compte.
Mythe n°3: Les investisseurs et les traders suivent de près l’élection, observant les propositions et les rhétoriques des candidats.
« En vérité, je ne pense pas que le marché y accorde beaucoup d’attention. », affirme John Merrill, directeur d’investissement de Tanglewood Wealth Management, lorsqu’on l’a interrogé sur l’élection. « Aujourd’hui, le marché et l’économie sont beaucoup plus déterminants que l’élection présidentielle. »
Ce n’est pas que l’élection présidentielle n’a pas d’importance pour les investisseurs. C’est juste que d’autres événements - notamment la crise financière et le ralentissement économique - ont pris le devant de la scène. « Nous avons tellement d’autres choses sur la table actuellement que nous n’avons même pas pensé à l’élection. », explique Greg Church, président de Church Capital Management.
Wall Street montre souvent un scepticisme sain au sujet des rhétoriques et des plateformes de campagne des candidats. L’histoire de l’Amérique regorge d’exemples de politiciens qui abandonnent leurs promesses une fois investis. McCain, s’il est victorieux, aurait du mal à avancer ses propositions dans le cadre d’un Congrès démocrate, disent les observateurs. Et les deux candidats auraient besoin d’adapter leurs politiques aux réalités de la crise financière et de la récession. « Ce qui importe, c’est moins qui est élu que le type de politique qui sera appliqué. », a déclaré Andy Bischel, président de SKBA Capital Management et co-directeur de l’AHA Socially Responsible Equity Fund.
Mythe n°4: Le marché s’inquiète d’une éventuelle augmentation du taux d’imposition des gains bousiers.
Un peu plus tôt cette année, certains étaient inquiets au sujet d’une liquidation du marché boursier en cas d’élection d’Obama. Cela était dû à sa proposition d’augmenter les impôts sur les gains boursiers pour les riches investisseurs. La théorie était que les investisseurs se précipiteraient pour vendre leurs actions avant la prise d’effet de l’augmentation du taux d’imposition.
Bien que l’augmentation des taxes puisse être un fardeau pour l’économie, cette théorie reposant sur un impact à court terme du plan fiscal d’Obama a toujours été remise en question. « En général, on essaie de ne pas laisser les implications fiscales dicter ses décisions [d'investissement]. », dit Micah Porter, planificateur financier chez Minerva Planning à Atlanta.
Comme le cours des actions a plongé au cours des deux derniers mois, ces inquiétudes ont pour la plupart disparu. Le cours de clôture du S&P500 était de 908,11 le 23 octobre dernier. Au cours des 10 dernières années, les transactions sur le marché se sont toujours négociées au-dessus de ce seuil, mise à part la brève période de Juillet 2002 à avril 2003. Si vous avez acheté des actions à tout autre moment, il y a de bonnes chances pour que vous n’ayez effectué aucun gain boursier imposable.
Mythe n°5: Les riches investisseurs peuvent relâcher leur souffle parce que le prochain Président n’oserait pas élever les impôts sur le revenu en période de récession.
Les investisseurs n’aiment pas payer les impôts, si bien que les propositions d’Obama visant à augmenter les impôts sur les riches sont un sujet de conversation récurrent entre les professionnels du marché. Toutefois les économistes et les observateurs de Washington identifient peu de perspectives pour éviter une augmentation d’impôts, même si McCain est élu.
L’une des raisons réside est le plan de sauvetage du gouvernement fédéral, qui rajoute environ 700 milliards de dollars à un déficit budgétaire déjà important. Même avant que la crise survienne, le président George W. Bush et un Congrès républicain n’avaient pas été en mesure d’étendre les réductions d’impôts de Bush au-delà de leur expiration prévue en 2010.
« Alors que des impôts plus élevés peuvent faire mal, un énorme déficit budgétaire est vraiment un problème à long terme. », explique Victor Li, un professeur d’économie à la Villanova School of Business. « Quelque soit celui qui gagne, les revenus de l’État doivent être renforcés quelque part. Les impôts doivent être augmentés. »
Beaucoup espèrent qu’Obama - ou McCain, concluant un marché avec un Congrès démocrate - puisse retarder cette augmentation d’impôts jusqu’à ce que l’économie reprenne. « Obama doit être vraiment réaliste en ce qui concerne la hausse des impôts dans un environnement économique qui pourrait être vraiment mauvais. », dit Church.
« À l’heure actuelle, les Démocrates mettent l’accent sur la stimulation de l’économie. », déclare Daniel Clifton de Strategas Research Partners. Toutefois, une augmentation d’impôt en période de récession ne serait pas inhabituelle, ajoute-t-il. « En général, le gouvernement doit augmenter les impôts en période de récession parce que le déficit fédéral devient d’autant plus élevé. »
Ben Steverman traduction L. Traoré
