Par Mark Scott traduction N. Bougeant
Un vent froid souffle depuis la City de Londres jusqu’aux rivages du fleuve du Main, à Francfort…et cela n’a rien à voir avec l’hiver. En effet, la fraîcheur qui balaie l’ensemble des capitales financières du continent est due à l’aggravation de la situation économique de l’Europe, alors même que des analystes et responsables du marché révisent à la baisse leurs estimations pour 2009 et que les banques émettent de nouveaux soupçons quant à la santé de leurs bilans financiers.
La dévastation de l’économie européenne en seulement quelques jours (notamment en Grande-Bretagne) n’a pas été sans stupéfaction. Le 19 janvier, le Premier Ministre britannique Gordon Brown a dévoilé un nouveau programme destiné à fournir aux banques un système d’assurances illimité contre des pertes supplémentaires de plusieurs milliards de livres sterling ainsi qu’un fonds de 50 milliards de livres sterling (soit 73 milliards de dollars) afin qu’elles s’achètent des titres de bonne qualité mais non liquides. Cependant, si le dernier plan de renflouage a eu un seul effet, c’est bien d’avoir rendu les investisseurs encore plus anxieux : les actions de géants bancaires tels que Barclays (BCS) et de la « nouvelle » banque Lloyds (LLOY.L), issue de la fusion, organisée par l’État, entre Lloyds TSB et Halifax Bank of Scotland - ou Banque d’Écosse en français (HBOS) - se sont écroulées respectivement de 40% et 56% depuis ce renflouage.
Les institutions financières du continent souffrent également d’une anxiété accrue chez les investisseurs. Les titres de la banque fidèle à l’Allemagne, Deutsche Bank - ou Banque Allemande en français (DB) - ont chuté de plus de 27% depuis que l’institution a annoncé le 14 janvier qu’elle déclarera une perte imprévue de 6,3 milliards de dollars qu’elle a subie en 2008 après avoir cessé de s’exposer aux investissements financiers à risque. Quant aux actions de la banque la plus importante de France, BNP Paribas (BNPP. PA), elles ont chuté de près de 30% pendant la même période. Même les titres de la banque espagnole Santander (STD), en dépit de sa prospérité, ont baissé de 12% la semaine dernière.
Le facteur commun à la source de la fonte du système bancaire est l’inquiétude grandissante au sujet des économies européenne et mondiale. Ce qui est certain, c’est que les européens sont toujours préoccupés par une éventuelle exposition aux mauvaises dettes américaines (depuis les fonds alternatifs à risque jusqu’à l’argent placé dans la pyramide des fonds complotée par le banquier Bernard - surnommé « Bernie » aux États-Unis - Madoff. Mais maintenant, à cause du déclin du produit intérieur brut européen, de l’augmentation du chômage, ainsi que des opinions en plein dérapage concernant le marché, les investisseurs sont de plus en plus angoissés par des problèmes qui affectent le continent, tels que le danger que représente le défaut de prêts locaux, des révisions à la baisse des actifs, ou encore l’éternelle réticence des banques à accorder des prêts.
C’EST LOIN D’ÊTRE TERMINÉ
« L’année dernière, c’étaient les banques qui ont quasiment fait couler l’économie. Désormais, c’est l’économie qui menace les banques, » constate Pete Hahn, professeur à l’école de commerce Cass de la City University à Londres et ancien gérant de la banque Citigroup (C). « Nous ne sommes pas du tout prêts à voir le bout du tunnel ».
Dans aucun pays européen la situation économique n’est pire qu’en Grande-Bretagne. En octobre dernier, l’État a injecté 50 milliards de livres sterling (soit l’équivalent de 69 milliards de dollars actuellement) dans les banques britanniques. Cependant, le pays enterre actuellement son troisième trimestre consécutif de croissance négative, et la plupart des économistes s’attendent à ce que le PIB britannique se rétracte d’au moins 2% cette année. Au cours de ces 18 derniers mois, le chômage a grimpé de deux pourcents, atteignant 6,1% ; quant aux prix domestiques, ils ont chuté de 16% en 2008, et le taux de confiance des consommateurs n’a jamais été aussi bas depuis 30 ans.
Pour les banques, ces constats se traduisent par un nouveau risque visible sur leurs bilans financiers. Les prêts peu rentables sont de plus en plus nombreux, et des dizaines de sociétés ferment chaque jour. Aucune institution bancaire n’a été autant affectée par de tels dommages que la Royal Bank of Scotland (RBS. L - la Banque Royale d’Écosse en français), qui prospérait encore il y a un an, lorsqu’elle a lancé une OPA amicale sur la banque néerlandaise ABN Amro. Le 19 janvier, le groupe RBS (qui est aujourd’hui détenu à 70% par l’État britannique grâce à un plan de sauvetage lancé d’urgence l’année dernière) a annoncé des pertes annuelles qui pourraient s’élever à 28 milliards de livres sterling (soit 38,6 milliards de dollars), une somme record dans l’histoire des entreprises britanniques.
Les investisseurs non pas été rassurés par le soutien de l’État et ont fait chuter les actions de RBS de 66% en seulement une journée. La banque vaut désormais seulement 6,8 milliards de dollars, tandis qu’elle valait 80 milliards de dollars il y a un an. « Les actions des banques domestiques du Royaume-Uni sont actuellement extrêmement risquées, » affirme l’analyste James Irvine de la société de courtage Dresdner Kleinwort à Londres.
LA CRISE DU SYSTÈME BANCAIRE IRLANDAIS
Le même constat s’applique certainement à l’Irlande, qui était l’un des succès économiques de la zone euro pendant la dernière décennie, mais qui s’est récemment heurté à un mur. Il est dorénavant prévu que l’économie irlandaise se rétracte de 4,6% cette année (tandis qu’elle avait grimpé de 6% en 2007), et le chômage pourrait monter en flèche de 12%, augmentant ainsi par rapport au taux de 4,6% atteint à la fin de l’année 2007. En outre, le déclin économique porte un sérieux coup aux banques irlandaises. Le 15 janvier, l’État à été contraint de nationaliser le groupe Anglo Irish Bank (ANGL. I - le troisième plus grand établissement de prêts du pays) après que le marché immobilier domestique, en plein effondrement, a grièvement exposé la banque à des marchés monétaires internationaux, aujourd’hui non liquides.
Les deux banques les plus importantes du pays, l’Allied British Banks (AIB) et la Bank of Ireland (IRE - la Banque d’Irlande en français) ont également reçu une aide étatique s’élevant respectivement à 2 milliards de dollars et 2,5 milliards de dollars. Pourtant, depuis la nationalisation d’Anglo Irish par l’État, ces deux banques ont par la suite perdu plus de la moitié de leur valeur de marché, par crainte que les politiciens aient à venir à leur secours aussi.
Les banques continentales se portent mieux mais sont également soumises à certaines pressions. Le 21 janvier, l’État français a annoncé une injection de 13,6 milliards de dollars dans le secteur bancaire domestique, élevant ainsi le soutien financier total de l’État à l’industrie française des services financiers à 27,2 milliards de dollars l’an dernier. Jusqu’ici, seule la banque Société Générale (SOGN. PA), la deuxième plus grande banque de France, a accepté une recapitalisation de 2,2 milliards de dollars supplémentaires, bien que les analystes prévoient que les autres institutions principales du pays, BNP Paribas et Crédit Agricole (CAGR. PA) acceptent des renflouages se rapprochant de cette somme.
« L’injection de capitaux par l’État [français] n’est pas destiné à compenser la faiblesse ou l’échec des banques. Son objectif est plutôt d’éviter tout problème qui pourrait se produire dans le futur, » a déclaré Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France lors d’une conférence tenue à Abu Dhabi le 21 janvier.
INJECTIONS D’ARGENT
En Allemagne (la deuxième économie la plus importante d’Europe), ces problèmes ont déjà commencé à affecter les banques. L’institution Hypo Real Estate Bank (HRXG. DE), basée à Munich, qui a été maltraitée par ses investissements dans des prêts subprime, a révélé le 20 janvier que le Fonds de Stabilisation des Marchés Financiers de l’État allemand lui avait accordé 15,4 milliards de dollars supplémentaires de garanties de prêts. Ce geste a élevé le soutien total reçu par la banque à 54 milliards de dollars.
De plus, la DZ Bank (ENEA. F), basée à Francfort et qui agit comme institution centrale pour les banques coopératives de la nation, a annoncé le 20 janvier qu’elle avait perdu 1,3 milliards de dollars au dernier trimestre du fait de son exposition aux banques à risques islandaises et à la société d’investissement américaine insolvable Lehman Brothers. Les institutions coopératives qui détiennent DZ Bank ont promis de lui verser 1,3 milliards de dollars de nouveaux capitaux afin de la maintenir à flot.
Seulement une semaine après que la Deutsche Bank a annoncé son énorme perte qui n’avait pas été anticipée, de nouvelles révélations ont alimenté les peurs en affirmant que la crise bancaire en Allemagne est plus sévère qu’on l’avait auparavant envisagé. Une étude menée par le régulateur du système bancaire allemand prévoit que les livres de comptes des banques du pays pourraient indiquer pas moins de 300 milliards de dollars de mauvaises dettes, ce qui pourrait nécessiter une consignation de ceux-ci par écrit, en plus des 100 milliards de dollars de dettes déjà communiquées. Un porte-parole du régulateur a déclaré que l’étude menée doit rester confidentielle et ne peut pas s’exprimer d’avantage à ce sujet.
LA FRAÎCHEUR COMMENCE TOUT JUSTE À S’INSTALLER
À quel point la situation pourrait-elle s’empirer ? En Grande-Bretagne, du moins, le spectre d’une éventuelle nationalisation se fait menaçant à l’horizon. L’État s’est déjà emparé de deux prêteurs hypothécaires en situation d’échec : Northern Rock (NRKX. L) et Bradford & Bingley (BBP. L). Désormais, la banque Citigroup est sujette aux rumeurs selon lesquelles l’État pourrait reprendre les 30% de la banque RBS que Citigroup ne détient pas encore…une autre raison expliquant l’effondrement des actions de la banque.
Aux yeux de Hahn, de l’école de gestion Cass, l’État britannique voudrait éviter d’autres nationalisations mais devra certainement se contenter d’avaler la pilule. Les fonctionnaires publics ne vont pas nécessairement mieux diriger les banques que ne le fait l’État ; elles vont simplement leur fournir une plus solide protection contre les dettes. « On ne peut pas demander aux fonctionnaires de gérer des instruments financiers complexes, explique Hahn. Il ajoute : si c’était le cas, l’État entrerait en territoire inconnu. »
Cet argument se tient, mais des mesures drastiques supplémentaires pourraient s’immiscer dans le jeu si les économies britanniques et leurs semblables européennes continuent à se dégrader. Les économistes prévoient maintenant que le déclin économique mondial durera au moins jusqu’en 2010, et que les banques annonceront de temps à autre plusieurs milliards supplémentaires d’actifs à risque. Le coup de froid pourrait durer encore un bon moment.

