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LES NOUVEAUX PATRONS PEUVENT-ILS RELANCER ALCATEL-LUCENT ?

Publié le 05 September 2008

La première matinée de Ben Verwaayen en tant que nouveau directeur général d’Alcatel-Lucent le 2 septembre dernier, donne un indice sur la rapidité avec laquelle la donne va changer au sein du très troublé équipementier télécoms parisien.

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Lorsque Verwaayen a demandé ses cartes de visites, il lui fut répondu qu’elles seraient prêtes en trois jours. Trop long. Il a exigé et obtenu un délai de trois heures.Verwaayen, 56 ans, a récemment quitté son poste de Président Directeur Général du géant British Telecom (BT Group)après avoir mené à bien un solide revirement de situation, transformant ainsi les P&T en un leader de l’internet haut débit et des services informatiques.
Natif des Pays Bas, Verwaayen a précédemment dirigé l’opérateur téléphonique historique hollandais, dénommé à l’époque Royal PTT et rebaptisé KPN par la suite, lui donnant les moyens d’être plus compétitif. Il a aussi exercé en tant que vice-président de Lucent avant sa fusion avec Alcatel.

Unanimement reconnu comme un dirigeant direct et pressé, Verwaayen ne travaillera pas seul au sauvetage d’Alcatel-Lucent. La société annonce également la nomination d’un vice président, le français Philippe Camus, connu pour sa dextérité politique et son habileté en matière de fusions. Camus a été un concepteur clé d’EADS (European Aeronautics Defence & Space), fusion franco-allemande réalisée en 2000, où il partagea le poste de président directeur général avec l’Allemand Reiner Hertrich.

DES PROBLEMES INTIMIDANTS
Certains analystes et investisseurs sont déçus du fait que le conseil d’administration n’ait pas retenu Mike Quigley, ancien président d’Alcatel, comme directeur général. Pourtant , nombre d’entre eux estime que Verwaayen et Camus, avec leurs expériences respectives dans les télécoms et le monde des affaires français, constituent une équipe quasi parfaite.
Le problème qui se pose est de savoir si la compagnie peut être redressée.
Alcatel-Lucent a été frappée de plein fouet par la crise économique mondiale, a subi une compétition féroce de la part de son équivalent chinois Huawei Technologies, et a réalisé les faiblesses de sa ligne de produits.
De plus, intégrer les parties française et américaine de la boîte s’est révélé beaucoup plus difficile que prévu, créant ainsi des conflits culturels et de management.
De cela ont résulté des pertes colossales et une baisse de plus de 50% sur les marchés financiers depuis la fusion.

Les résultats financiers les plus récents, en date du 29 juillet 2008, soulignent l’ampleur du travail qu’aura à réaliser la nouvelle direction.
Alcatel-Lucent fait état d’une perte d’1,7 milliards de dollars sur le trimestre, perte incluant 1,3 milliards de dollars pour la seule branche nord-américaine, héritée de Lucent. Les recettes du trimestre sont en baisse de 5,2% comparées à celles de la même période l’année précédente, soit 6,5 milliards de dollars et la compagnie a déjà prévenu que le marasme économique en Europe pourrait affecter davantage ses ventes.

Les résultats tragiques du groupe ont donc poussé la Présidente directrice générale Patricia Russo et son directeur général Serge Tchuruk à démissionner. Tchuruk quittera ses fonctions le 1er octobre prochain mais Russo occupe toujours son bureau du 7ème étage au siège de la société situé rue de la Boétie à Paris. Verwaayen, ancien collègue de Russo chez Lucent, campe littéralement dans une salle de réunion pendant la transition, transition qui devrait prendre plusieurs semaines.

 
PIRE QUE LES AUTRES
Évidemment les autres équipementiers télécoms font face aux mêmes difficultés mais ils n’ont pas sombré comme Alcatel-Lucent.
Sur toute la planète, les investissements en matière de télécommunication devraient connaître une hausse de 2,5% à 5,5% cette année, et pendant ce temps Alcatel-Lucent prévoit une baisse de ses ventes.

Verwaayen et Camus ont annoncé au cours d’un déjeuner de presse le 2 septembre qu’ils entreraient tous sens en éveil dans leurs fonctions. « Nous devons rétablir la rentabilité et faire tout notre possible pour être plus compétitifs » a martelé Camus. Par un concours de circonstances malheureux, Alcatel-Lucent a été retiré du Dow Jones Stoxx 50 ce même jour en raison de sa chute sur le marché. Ce qui a accentué la baisse de la valeur de l’action sur la place boursière parisienne (en dépit de l’annonce de la nouvelle direction), action qui à la clôture afficha une baisse de 3,6%. A New-York l’actions a perdu 4,69% finissant ainsi à 5,89$.

Malgré tout, Verwaayen reste optimiste. « J’ai longuement étudié nos atouts, et je pense pouvoir y arriver » a-t-il confié lors d’une interview à businessweek.com . « Le problème se situe à la direction de l’entreprise et je peux y remédier ».
ADIEU LE SANS-FIL ?
Certains analystes sont d’accord. Malgré la mauvaise presse faite à Alcatel-Lucent ces dernières années, et malgré qu’ »elle soit mal dirigée » selon Richard Windsor, analyste chez Nomura Securities, la compagnie fait partie des leaders mondiaux en matière de fibres optiques, ADSL, procédures CDMA (Code Division Multiple Access, en français accès multiple par répartition en code), câbles sous-marins et équipements sans fil. Windsor est convaincu qu’Alcatel-Lucent peut rebondir mais elle a besoin d’ « une nouvelle manière de penser ». Etant donné le contexte économique actuel, Alcatel-Lucent ne devrait pas pouvoir améliorer ses résultats avant 2009 au plus tôt selon lui, ce qui implique que la valeur de l’action devrait rester basse.

Pour améliorer les performances de l’entreprise, selon Thomas Langer, analyste chez WESTLB, Verwaayen devra prendre des décisions difficiles et se débarrasser de certains secteurs, tel le sans-fil, qui représente actuellement le quart des ventes de la firme. Environ la moitié provient de systèmes servant à mettre en place les normes CDMA, un marché qui est prévu décliner de 20% d’ici l’année prochaine selon Langer.
Il est aussi sceptique quant à la proposition de partenariat d’Alcatel-Lucent et de NEC qui leur permettrait de partager le fardeau de la recherche et développement des téléphones mobiles 4ème génération.
Langer prévoit qu’Alcatel-Lucent va rebondir, mais plutôt en se focalisant sur les fibres optiques, la téléphonie fixe et les technologies de transmissions de données.

La boîte électronique et le répondeur de Verwaayen ont littéralement été submergés ce 2 septembre de messages lui prodiguant de nombreux conseils non sollicités pour son premier jour de travail. Il a refusé d’annoncer une date à laquelle Alcatel-Lucent renouerais avec la rentabilité, mais il a souligné un programme en 5 points pour relancer la compagnie : le versement de dividendes promis à la fusion, une part plus large à l’innovation (histoire de rompre avec le syndrome du « n’a-pas-été-inventé-chez-nous » du groupe), bannir la mentalité du « nous-contre-eux » au sein d’Alcatel-Lucent en insistant bien sur le fait que l’entreprise pense et agit comme une seule personne, les dirigeants devront rendre des comptes en ce qui concerne les résultats, et enfin choisir les meilleurs dans leurs domaines peu importe leur nationalité.
L’ancien PDG de BT affirme qu’il n’a prévu ni de ramener sa propre équipe, ni de licencier à nouveau ou de réorganiser complètement le groupe. Il a signalé que même s’il avait rapidement effectué des changements chez BT, il n’a pas instauré de changements majeurs avant qu’il ait passé quatre ans dans l’entreprise. Verwaayen a aussi insisté sur le fait qu’il n’avait pas l’intention de supprimer une des branches d’activités d’Alcatel, annonçant simplement que l’entreprise avait besoin de se recentrer sur les services, montrant ainsi une approche similaire à celle du géant Nokia.

Comme Nokia, Alcatel devra sans cesse s’ajuster et améliorer son matériel, mais devra également proposer des services convaincants.

Pourquoi reprendre du service, d’autant plus dans un exercice particulièrement périlleux , au lieu de prendre du temps pour soi après une longue carrière ? Verwaayen répond qu’il s’était ennuyé au bord de sa piscine pendant les trois mois qui ont suivi son départ de chez BT. Sa femme avait deviné juste ajouta t-il, quand elle lui dit qu’il était dans son élément derrière un bureau.

En fait, Verwaayen avoue avoir reçu de nombreuses propositions ces trois derniers mois, y compris d’entreprises de communication et à la fois d’entreprises publiques et privées.
Il a cependant démenti avoir refusé au premier abord l’offre d’Alcatel comme annoncé dans la presse. « Je n’ai jamais refusé » affirme t-il, expliquant qu’il trouva l’idée de plus en plus séduisante, au fil de ses discussions avec Camus durant le mois d’août.

« Le plus important pour moi était le choix de Philippe Camus en tant que directeur général » note Verwaayen. « Il maîtrise l’environnement français tout en ayant une connaissance profonde du monde des affaires ».

NEW-YORKAIS DE CŒUR
Cette expérience tient évidemment à la position de Camus chez EADS.
En dépit du scepticisme initial lié à leur inhabituel partage du pouvoir, Camus et Rainer Hertrich formait une association homogène, partenariat brisé par Noël Forgeard ancien président d’Airbus qui fit jouer de ses liens avec Jacques Chirac alors Président de la République, pour évincer Camus en 2005. Contrairement au très facile à vivre Camus, Forgeard tint à l’écart le dirigeant allemand, allumant ainsi une crise au niveau de la direction après l’annonce des retards de livraison de l’A380 ce qui fit perdre des milliards de dollars au groupe.

Le système de direction à deux têtes fut définitivement abandonné l’année dernière.

Comparé à la majorité des dirigeants de groupe français, Camus a des forts liens aux Etats-Unis. Il est associé chez Evercore Partners, une entreprise new-yorkaise de conseil et d’investissements, et il est aussi co-dirigeant chez Lagardère Groupe, qui détient des filiales de télécommunications aux USA, incluant des magazines tels que Elle et Road & Track.

Il a annoncé le 2 septembre qu’il continuerait de vivre à New-York et qu’il garderait ses autres fonctions en même temps qu’il exercerait pour Alcatel-Lucent.
Verwaayen a annoncé avoir eu des conversations plus qu’intéressantes avec Camus au cours des dernières semaines. « Nous avons parlé des rôles des dirigeants et de leurs responsabilités » avance t-il. Tous deux affirment avoir la même vision sur le futur de la compagnie et partagent un certain sens de l’humour confie t-il.

Néanmoins, c’est seulement en date du 29 juillet dernier que Verwaayen a accepté la proposition d’Alcatel. Il a pris sa décision dans sa maison de vacances située dans le Lubéron, près de la vallée du Rhône, juste avant de passer un weekend en Écosse avec le nouveau directeur général de BT, Ian Livingstone, pour assister à un match de football. Verwaayen revint en France dimanche dernier « pour passer une chemise propre » et il a rencontré le conseil d’administration d’Alcatel -Lucent le 1er septembre. Avant cela, dit-il, il a visité le siège de la compagnie une seule fois en tant que membre de l’équipe Lucent qui devait travailler à la fusion, et n’y avait plus remis les pieds avant d’en devenir le PDG.

En tant que PDG d’Alcatel-Lucent, Verwaayen touchera un salaire annuel d’1,2 millions d’euros, ainsi qu’un portefeuille d’actions substantiel, sans oublier un bonus annuel fixé à 150% de son salaire fixe.
Cependant dans le but de plaire aux actionnaires, Verwaayen a refusé les indemnités de licenciement. « S’il veulent se débarrasser de moi, il peuvent le faire en une fraction de seconde. Je suis là pour accomplir une tâche bien précise, pas pour faire carrière » indique t-il. Et si les choses ne se déroulent pas comme espéré ? « J’ai gardé mon maillot de bain » ironise t-il.

Un article de Jennifer L. Schenker traduit par J.Lawson

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