Ce qui a provoqué l’effondrement de Wall Street? L’appât du gain. La règlementation laxiste. La panique. Et peut-être la constitution biologique du cerveau des investisseurs.Il y a huit ans, une poignée de scientifiques spécialistes du cerveau a commencé à utiliser des scanners IRM, des tests psychologiques et une analyse nouvelle de l’anatomie du cerveau pour tenter de renverser les théories économiques qui supposent que les gens ont toujours agit rationnellement quand il s’agit de décisions financières. Pour comprendre le marché, disent ces chercheurs, vous avez besoin d’entrer dans la tête des gens. Ils ont appelé leur nouveau domaine la neuroéconomie.
S’il était nécessaire de démontrer que les marchés peuvent être imprévisibles, irrationnels et cruels, ces dernières semaines nous en donnerait la preuve irréfutable. Bear Stearns et Merrill Lynch ont été rapidement absorbées par les fusions d’urgence. Le gouvernement a tiré d’affaire Fannie Mae, Freddie Mac et AIG. Lehman Brothers est en faillite. Alors, ces neuroéconomistes nous éclairent-ils sur ce qui s’est mal passé? Étonnamment, oui.
« La peur associée à l’effet de groupe mène à la panique », dit Gregory Berns, un neuroéconomiste de l’Université Emory. « Bien sûr que cela est basé sur la biologie. » Au cœur de la perturbation des marchés financiers, l’on retrouve les titres qui étaient couverts par des prêts hypothécaires très risqués. La théorie était que le découpage et la revente du portefeuille de créances sous forme de titres réduiraient le risque significativement. Mais les agences de notation ont été indemnisées par les émetteurs de titres hypothécaires, et la neuroéconomie dit que cela a créé de gros problèmes. « Vous ne vous méprenez pas à ce point par stupidité uniquement, », déclare George Loewenstein de l’Université Carnegie Mellon. « C’est lorsque vous combinez stupidité et perspective de gains que vous faites des erreurs de cette ampleur. »
Considérons la prochaine recherche faite par Loewenstein, Weber et Roberto John Hamman, de l’université Carnegie Mellon. Ils ont apparié des volontaires en partenaires. On donne 10 dollars à un partenaire en lui disant de les partager comme il le juge opportun. En moyenne, le partenaire garde 8 dollars et donne 2 dollars. Ensuite, les chercheurs recommencent le jeu. Cette fois, le décideur paye un « analyste » pour déterminer la façon de répartir l’argent équitablement. Le jeu se poursuit en plusieurs parties et le décideur peut renvoyer l’analyste. Avec ce changement, le décideur prend tout. Payer quelqu’un d’autre pour garantir que les actifs sont répartis équitablement rend en réalité les choses moins équitables.
Colin Camerer, économiste à Caltech, accuse « la diffusion de la responsabilité » d’être à l’origine des problèmes. Sa propre recherche identifie un autre problème: ni les investisseurs ni les banquiers n’étaient en mesure d’envisager le pire scénario. Camerer a mené des expériences dans lesquelles deux personnes s’engagent dans un jeu de négociation sur la façon de répartir 5 dollars. Mais à chaque fois qu’ils ne parviennent pas à se mettre d’accord, la valeur du pot sera en baisse. Les négociateurs peuvent vérifier la valeur totale du fond en cliquant sur les cases de couleur d’un écran d’ordinateur. Mais seulement 10% d’entre eux ont cherché à voir ce qui va se passer dans le pire des cas.
Pour aggraver les choses, les hedge funds se sont vantés d’étranges revenus, faisant croire que l’impossible était possible. « Mais certaines études montrent que ces résultats ont probablement été surestimés par une rétention d’information », avance Camerer. Les études sur l’imagerie cérébrale montrent que les investisseurs, de façon générale, se sont de plus en plus habitués à des rendements élevés, et donc prennent de plus en plus de risques lorsque le marché est à la hausse - et puis la bulle économique se forme et les actionnaires commencent à vendre comme des fous. Une raison : les investisseurs craignent de perdre plus que ce qu’ils espèrent gagner. Selon un rapport de 2007, les chercheurs ont utilisé les scanners IRM pour surveiller le cerveau des personnes lorsqu’elles décident ou non de prendre un risque avec une probabilité 50/50. Les gains font réagir le cerveau par illumination des zones d’où la dopamine est libérée (de la chimie stimulée par le Prozac et le Zoloft); les pertes réduisent l’activité de ces mêmes zones. Les chercheurs peuvent prédire ce que les gens feraient en fonction du niveau d’augmentation d’activité.
Redoutable, l’anticipation d’une perte à venir, est une autre force puissante. Berns a montré que les personnes diffèrent dans la manière dont elles réagissent à la douleur. Il a appliqué des chocs électriques à des personnes dans une machine IRM, puis leur a donné la possibilité d’obtenir soit un intense choc immédiatement ou un choc moins intense plus tard. Les personnes dont le cerveau a commencé à s’éclairer à l’avance dans les zones associées à la douleur étaient plus susceptibles de décider d’en finir immédiatement avec la douleur. Ils feraient parti des actionnaires ayant vendu leurs actions.
Alors, qu’est-ce qu’un régulateur devrait faire? Un argument contre le sauvetage est le risque moral - l’idée selon laquelle si vous libérez les banques maintenant, les prochains banquiers prendront encore plus de risques. Camerer souligne que les gens manquent naturellement de vue à long-terme. « Les personnes disposant d’une assurance maladie dépensent plus en soins médicaux », dit-il, « mais les gens qui louent des voitures ne font pas plus d’accidents pour autant, car il y a plus de risques immédiats, comme des lésions corporelles ». Jusqu’à présent, les tentatives du gouvernement pour réprimer le risque renforcent l’idée que les choses vont très mal. « Si vous dites à quelqu’un de ne pas penser aux éléphants blancs », note Loewenstein, « ils font justement cela ».
D’autre part, « purger les marchés de ces titres hypothécaires, comme le plan du gouvernement a essayé de le faire, pourrait renforcer la panique des investisseurs », a déclaré Richard Peterson, de MarketPsy Capital, qui essaie de mettre en place la recherche en neuroéconomie dans un hedge fund de 50 millions de dollars. « Les choses sont méconnaissables », dit Peterson. « C’est le facteur X qui est à l’origine de la propagation de l’aversion au risque. »
Matthew Herper Traduction L.Traoré


September 29th, 2008 at 10:19 pm
Waw !!!!! super originale comme analyse, tout parait si logique lorsqu’on lit cet article.
October 1st, 2008 at 8:35 pm
L’article est très bien ficelé en effet. Les parallèles entre les tests des scientifiques et la crise que l’on vit sont très bien décrits. Mais sur le fond, même si je n’ai pas vraiment d’avis, lorsque l’on se base sur les expérience des neuréconomistes uniquement, on a tendance à conclure qu’un bon investisseur est rationnel, froid et libéré de toute émotion. Les économistes purs s’opposent en général à ces analyses. Ils considèrent cela comme un « réductionnisme biologique » appliqué à un sujet avant tout économique et social. Les avis se valent…
October 3rd, 2008 at 9:22 pm
Chapeau pour l’article! en fait c’est un tout. Il est clair qu’on ne peut pas réduire ce qui arrive aux émotions uniquement mais bon l’interet aura ete de signaler que cela joue.