Dans une ruelle ombragée de New Hope en Pennsylvanie, une révolution silencieuse de la culture américaine prend peut être forme. Là, une famille de quatre personnes vit dans une bâtisse blanche de style colonial, d’une manière qui, jusqu’il y a peu aurait été considérée comme typiquement américaine mais qui récemment serait perçue comme étrange : ils vivent de manière frugale.
Nous vous présentons Leah Ingram, Bill Behre et leurs filles Jane, 13 ans et Annie, 11 ans. Ils se déplacent la plupart du temps à pied, vont rarement au restaurant, achètent parfois leurs vêtements dans des dépôts-ventes, et ils éteignent la lumière quand ils quittent une pièce.
Leur histoire n’est pas la pire qu’on puisse trouver en pleine récession. La famille Ingram-Behre est de classe moyenne, travaille à plein temps, et n’est pas directement menacée par la panique qui s’empare de Wall Street. Bill, 43 ans est doyen du College of New Jersey et Leah, 42 ans est à la fois auteur à succès et spécialiste du savoir-vivre à l’américaine. Ils n’ont pas de dettes sur leurs cartes de crédit.
Il y a un peu plus d’un an, la famille était prise au piège de la culture du « consommer-à-tout-prix ». A l’époque où les prix de l’immobilier étaient stables et le crédit facile, ils contractèrent un emprunt de 101 000 dollars pour l’acquisition d’une précédente maison et dépensaient sans compter pour améliorer leur niveau de vie (ils effectuèrent trois croisières en deux ans, et emmenèrent les enfants en pèlerinages annuels à Disney World). « Après le 11 septembre, c’est devenu patriotique de faire des achats, et nous étions devenus tout aussi patriotes que les autres » se lamente Bill, assis dans sa salle à manger après un repas de poulet sauté accompagné d’eau du robinet.
Leah et Bill sont des précurseurs de l’ère naissante de la frugalité. Les personnes qui consommaient à outrance lors de la dernière décennie rejettent dorénavant leur style de vie extravagant. Elles dépensent moins et plus sagement. Certains mettent de l’ordre dans leurs finances. D’autres sont effrayés à l’idée de perdre leurs emplois, choqués par la dépréciation de leurs investissements, perdus au milieu de l’incertitude générale.
L’avarice fait déjà son apparition. Ce trimestre pourrait être celui du premier recul de la consommation des ménages en 17 ans. Avec la crise du crédit et du fait que les américains soient déjà lourdement endettés (2,6 milliards de dollars), les prêts à la consommation se sont effondrés, ce qui n’est pas arrivé depuis 1991. Menzie D. Chinn, professeur d’économie à l’Université du Wisconsin estime que les consommateurs ne dépenseront plus librement durant les cinq prochaines années.
Ce qui nous amène à ce que John Maynard Keynes appelle le paradoxe de l’épargne. Ce qui est profitable à l’individu, explique le célèbre économiste, peut enflammer ou aggraver une récession. Pour autant, cela ne dissuadera pas les nouveaux économes. « Je ne peux pas aider l’économie » affirme Kim Schultz, une habitante de la durement touchée ville d’Avoca dans le Michigan, qui avec son mari Jon, est endettée de 40 000 dollars sur leurs cartes de crédit. « Je dois régler mes problèmes ». D’un autre côté, cette nouvelle austérité « pourrait » transformer les dépensiers américains en épargnants. Ce qui pourrait aider l’économie à repartir sur des bases plus saines mais qui prendra un bout de temps.
L’épargne a connu des fortunes diverses depuis la création du pays. Dans le McGuffey Reader au 19ème siècle, Benjamin Franklin était présenté comme un modèle de vertu par son mode de vie frugal. Plus tard, les personnes ayant connu la Grande Dépression étaient en quelque sorte marquées à vie par cette expérience. Un exemple typique : Bernard Handel, habitant de Poughkeepsie (état de New York) âgé de 82 ans qui a grandi dans le Bronx. Au début des années 1930, l’épicerie de son père fait faillite et celui-ci ne retrouva pas d’emploi pendant plusieurs années. A ce jour, bien que devenu riche, Handel utilise des coupons de réduction pour ses courses, roule en Honda et préfère prendre le métro plutôt qu’un taxi. « Je ne crois pas qu’il faille jeter l’argent par les fenêtres » explique t-il.
UN REVEIL BRUTAL
Les enfants du baby boom qui a suivi ont grandi sans le traumatisme de la Dépression. Et leurs enfants sont nés durant une période d’abondance, de facilité d’obtention de crédits et d’appétence pour le luxe. Il n’est alors plus surprenant que le besoin soudain d’épargner représente un véritable choc pour de nombreux citoyens. Certains estiment qu’une campagne de sensibilisation est nécessaire au vu du succès qu’ont obtenu les campagnes contre l’alcool au volant et contre la cigarette. « Nous voulons réhabiliter l’épargne dans notre culture afin qu’elle ne soit plus perçue comme étrange mais plutôt comme un coup de pouce pour plus tard » explique Barbara Dafoe Whitehead, membre du groupe de réflexion « The Institute for American Values » et co-auteur d’un rapport sur l’épargne récemment publié par le groupe (For a new thrift :confronting the debt culture)
La route vers un mode de vie moins dépensier est semée de certaines difficultés. Par exemple, Bill Behre sort un téléphone mobile de sa poche et le manipule afin d’arrêter les scintillements du faux diamant collé par sa fille Annie, en attendant que celle-ci ait un nouvel appareil. Celui de Bill a été abimé lors d’un orage, raison pour laquelle il utilise ce téléphone de seconde main bariolé, en attendant de pouvoir bénéficier gratuitement d’un appareil de remplacement en mars prochain. « c’est le nec plus ultra de la frugalité » s’exclame t-il.
C’est par Leah que tout a commencé. Elle a été élevée par une mère très économe, mais dès qu’elle a épousé Bill, l’influence de sa mère s’est envolée et elle s’est retrouvé avec 30 000 dollars de dettes sur sa carte de crédit. Aucun control des dépenses n’eut lieu jusqu’au début des années 2000, lorsque la famille fut prise d’une fièvre acheteuse.
Les choses prirent une autre tournure quand ils emménagèrent dans leur nouvelle maison. Malgré la razzia sur leur fonds de retraite, ils se retrouvèrent avec des remboursements mensuels plus élevés. Leah se souvient encore du 24 mai 2007, jour où ils ont vendu leur précédente habitation, et où elle réalisa que sa famille ne récupérerait que 60 000 dollars sur les 490 000 de cette vente. « J’en avais la nausée quand j’ai réalisé l’impact de notre mode de vie » affirme t-elle. Elle fit alors un pacte avec son mari : ils décidèrent de vivre plus frugalement. Ensuite ils annoncèrent la nouvelle aux enfants. Plus de croisières ni de séjours à Disney World. Elles auront 20 dollars d’argent de poche tous les mois et iront désormais à pied à l’école, faire les courses ou rendre visite à leurs amis.
Les filles étaient surprises au début. Elles réalisèrent ensuite que leur vie confortable et matérialiste était en train de changer. Annie dont les parent tolérait tous les caprices a dû soudain se rendre au magasin d’articles d’occasion « Plato’s closet ». Désormais les filles se sont habitué à leur nouveau mode de vie.
Cependant, maintenir le cap demande de la vigilance. Quand Leah s’autorise à prendre le volant, elle essaie toujours de calculer si parcourir quelques kilomètres de plus pour atteindre une station service moins chère lui serait bénéfique. Et les rares fois où ils vont au restaurant, elle se sent coupable. « Je veux continuer d’être responsable » explique t-elle, « je ne veux pas récidiver ». Jusqu’ici, le nouveau système fonctionne. Avant, la famille était à découvert de 300 dollars en moyenne chaque mois, et piochait dans les fonds perçus lors de la vente de leur précédente maison pour équilibrer. Maintenant ils arrivent à économiser 800 dollars par mois,. Depuis la mise en place du grand changement, ils ont accéléré les remboursements du prêt contracté pour leur voiture et ont réussi à le rembourser intégralement.
Leah tient un blog, intitulé « The Lean Green Family » où elle exhorte les autres à vivre plus frugalement. Son mari et elle avouent en avoir tiré de nombreuses leçons. L’une d’elle consiste à être flexible : s’accorder un petit plaisir de temps à autre. Une autre est d’avoir un but. Ils économisent pour s’offrir une salle de détente. « Vivre frugalement équivaut à être au régime » explique Behre, « le projet est plus viable si on a un objectif ».
Avec la hausse du chômage, de nombreux américains feront personnellement leurs propres leçons de frugalité. C’est l’histoire de Ned Penberthy, 53 ans, représentant qui vit à Pelham (état de New York). Il a récemment obtenu un nouvel emploi, subi une baisse de salaire et depuis a vécu une vie des plus austères.
Penberthy affirme en avoir pour un moment et veut épargner le plus possible pendant les années à venir. Il a installé des ampoules basse consommation dans son appartement et a remplacer la plupart de ses appareils électroménagers par d’autres qui consomment moins d’énergie. Pour lui, il n’y a pas de petites économies. Par exemple il a remplacé sa mousse de rasage par un pain de toilette de rasage. Il affirme économiser 6 dollars par an de cette manière. « Ce n’est pas énorme mais le bénéfice que j’en tire est psychologique ».
Comme beaucoup de baby boomers, Ned possède un bas de laine, un petit pécule, mais de nombreuses personnes âgées d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années n’ont que très peu de côté. Pour se maintenir, ils doivent apprendre la différence entre le nécessaire et les dépenses discrétionnaires. « Ils doivent revenir à la pyramide des besoins de Maslow : la nourriture, les vêtements, le toit et les déplacements » selon Kristine E. Miele, une « planificatrice financière » qui propose des cours de « leçons de vie » pour sevrer les jeunes consommateurs de leurs habitudes dépensières, un luxe par les temps qui courent.
Avant, les gens allaient faire les magasins lorsqu’il faisait beau. Et aujourd’hui ? Les études de comportement des consommateurs montrent des signes de changement. Booz and Co a récemment mené un sondage auprès d’environ 1000 ménages. Entre autres résultats, 43% des personnes interrogées affirment manger plus chez eux et 25% affirment réduire leurs dépenses de loisirs et d’activités sportives. Dans les deux cas, la majorité affirme qu’elle continuera de vivre ainsi même si les conditions économiques s’améliorent.
Steve Hamm traduction J. Lawson


